Publié dans Québec français | 100, hiver 1996, p. 10-11
par Aurélien Boivin
Aurélien Boivin est directeur de la revue
La revue Québec français a atteint le chiffre magique de 100 numéros. Voilà qui, au Québec, relève de l’exploit. Et l’exploit est d’autant plus méritoire que Québec français n’a jamais payé ses collaborateurs et collaboratrices parce que Québec français n’a jamais obtenu de subventions, comme d’autres revues de sa catégorie, telles Lettres québécoises et Nuit blanche, ni de la part du ministère des Affaires culturelles du Québec, ni de celle du Conseil de la culture de la région de Québec, ni du Conseil des arts du Canada, ni du Fonds d’aide à la recherche (FCAR) du ministère de l’Éducation, dans le cadre de leur programme respectif d’aide à la publication. Québec français a toujours été boudée par le MAQ parce qu’elle était, d’abord, une revue d’association. Quand un groupe, dont je faisais partie, s’est porté acquéreur de la revue et a créé Les Publications Québec français, le MAQ a persisté dans son refus en prétextant, cette fois, que la pédagogie n’était pas culturelle. Rien de moins ! Quant au Conseil des arts et au FCAR, ils ont toujours considéré Québec français comme une simple revue de vulgarisation et ont, ainsi, toujours refusé de la reconnaître comme une revue avec comité de lecture. Comme certains universitaires d’ailleurs ou certains pressentis qui ont préféré publier leurs articles dans des revues concurrentes parce que leur collaboration était reconnue, voire rémunérée.
Québec français a atteint le chiffre impressionnant au Québec de 100 numéros. Elle est devancée, à ce chapitre, par la seule revue Liberté, née en 1959 et qui a franchi le cap des 200 numéros. Si Québec français compte maintenant 100 numéros, c’est d’abord dû au bénévolat des membres de ses comités ou équipes de rédaction, qui ont cru, comme moi, à l’aventure, qui y ont investi beaucoup et qui se sont succédés au cours des ans et des numéros. Contre vents et marées. Dans les joies comme dans les peines. Dans les succès comme dans les échecs. Je veux leur rendre hommage.
Cela n’a pas toujours été facile. Je peux en témoigner. J’étais là lors de la publication du premier numéro du journal. C’était pendant la Crise d’octobre et nous préparions, autour d’André Gaulin, qui a beaucoup donné à la revue, le manifeste du journal, qui fut aussi publié en volume sous le titre Le livre noir. De l’impossibilité (presque totale) d’enseigner le français au Québec (Les Éditions du Jour), qui avait fait beaucoup de bruit dans les ministères et dans la population. C’était un cri de détresse, une alerte, un grand cri du cœur aussi. Nous nous réunissions presque clandestinement dans le sous-sol de la maison d’une collègue, Suzanne Benoît, alors professeur, comme moi à la Régionale d Tilly. Il y avait aussi avec nous d’autres subversifs, comme Paul Vachon, aujourd’hui au MEQ, et Roger Delisle, aujourd’hui un cadre de la Commission scolaire de la Jeune-Lorette. Nous avons eu peur et avons dû cacher le manuscrit chez la mère d’André Gaulin pour échapper aux perquisitions de l’armée, qui avait arrêté (en vertu de la Loi des mesures de guerre que le gouvernement Trudeau avait promulguée en raison, semble-t-il, d’une insurrection appréhendée) et qui avait conduit en prison 450 des nôtres, dont les écrivains Gaston Miron et Gérald Godin, et la chanteuse Pauline Julien.
J’étais là aussi au numéro 13 (et oui !) quand, sous l’égide de Christian Vandendorpe, un des pionniers de la revue avec Gilles Dorion, le journal de combat s’est transformé en revue littéraire et pédagogique. Je suis encore là au 100e numéro. Je suis le seul collaborateur à avoir eu la chance d’écrire dans chaque numéro, sans aucune interruption. Cela aussi, ce me semble, relève de l’exploit. Combien de textes ? Je ne saurais le dire, mais au moins 300 !
Pourquoi, me direz-vous, un tel acharnement, une telle folie ? Parce que j’ai toujours cru en l’importance de la revue et je continue d’y croire. J’ai délibérement choisi de promouvoir, de défendre même la diffusion et la reconnaissance de la langue, de la culture et de la littérature du Québec, un pays dont on rêve et à qui les partisans d’un fédéralisme enragé ont toujours refusé de reconnaître son caractère distinct.
Cette collaboration, je l’ai accomplie aussi par plaisir. Plaisir de rencontrer des collègues dynamiques et dévoués, les André Gaulin, Christian Vandendorpe, Gilles Dorion, Roger Chamberland, l’actuel directeur, Yvon Bellemare, et quelques autres, qui m’ont inculqué le goût du travail bien fait, sans oublier les membres de l’équipe pédagogique, Zita de Koninck, Monique Lebrun, Denis Aubin, Jean-François Mostert, toujours là, et les autres, avec qui j’ai toujours eu une relation amicale. Plaisir de rencontrer aussi des écrivains, ce qui était, pour moi, quelque chose de gratifiant. Autant sinon plus que de jouer, comme Carl Repkins des Orioles de Baltimore, dans je ne sais déjà plus combien de matches consécutifs. Mes récompenses, je les ai obtenues des lecteurs et lectrices qui, lors des congrès ou colloques de l’AQPF, par exemple, m’avouaient avoir lu avec plaisir mon compte rendu sur Le garçon au cerf-volant de Monique Corriveau, roman qui avait beaucoup plu à leurs élèves, ou ma lettre adressée à Adrien Thério à la suite de la parution de son roman Marie-Ève, Marie-Ève. D’autres m’ont félilcité pour telle ou telle analyse, pour la rédaction de telle ou telle biographie, de Jacques Godbout ou de Roch Carrier ou de Marie-Claire Blais ou d’Anne Hébert, ou ont été émus à la lecture de mon hommage à Monique Corriveau, à Gabrielle Roy ou à Pierre Tisseyre ou de mon entrevue avec Luc Lacourcière ou Marcel Dubé, par exemple. Parfois il m’est aussi arrivé d’être grondé, par Félix-Antoine Savard et Félix Leclerc, qui nous reprochaient notre trop grande témérité d’avoir été les rencontrer malgré la tempête. Il m’est aussi arrivé d’être contesté car les articles de Québec français ne sont pas toujours louangeurs. J’ai même été accusé d’avoir nui à l’éclosion d’une carrière de romancier. Je ne vous cacherai pas que je garde précieusement, tels des trophées, quelques lettres reçues de lecteurs et de lectrices, celle de Dominique Blondeau, reçue à la suite de la parution de ma fiche de lecture sur Un dieu chasseur de Jean-Yves Soucy, celles de Jacques Poulin et de Jacques Godbout qui avaient apprécié mes fiches consacrées à Volkswagen blues et à Salut Galarneau !
Voilà qui fait plaisir et qui encourage. Le travail que l’on fait à Québec français est donc utile. Pourquoi interrompre un tel contact avec le public, avec les écrivains et avec la littérature ? Après 100 numéros, j’ai encore le goût de continuer et d’être utile dans la mesure de mes moyens. Car je crois en notre littérature et en notre culture dont Québec français a toujours été un ardent défenseur. Il ne faut pas attendre que la France ou d’autres pays francophones en fassent la promotion. Je crois aussi en notre différence. Assurément, Hémon avait raison : « Nous sommes d’une race qui ne sait pas mourir ».
Longue vie à Québec français, à ceux et celles qui la font et à ceux et celles qui la lisent !