Littérature, société, langue, pédagogie : le Québec en revue!
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Le coup de cœur

par André Gaulin

André Gaulin a été député du comté de Taschereau à l’Assemblée nationale du Québec. Il est l’un des fondateurs de la revue.

Il y a vingt-cinq ans, nous étions des hommes et des femmes qui trouvaient intolérable la déchéance du statut français de notre pays. Notre pays, d’ailleurs, c’était déjà le Québec. Et Montréal, en particulier, nous était devenue étrangère. Je venais y faire du syndicalisme à la CSN, à la Fédération nationale des enseignants du Québec (FNEQ) où je devins l’ami de Francine Lalonde, aujourd’hui députée du Bloc québécois. Au coin de Saint-Denis/ Sainte-Catherine, la « waitress » du restaurant « callait » notre menu en anglais. Elle était francophone comme nous mais obéissait à l’ordre des choses : c’était anglais en montant vers le haut. Deux niveaux de vie étanche.

J’ai alors écrit avec d’autres le Livre noir ou de l’impossibilité presque totale d’enseigner le français au Québec, qui reprenait grosso modo le premier numéro du journal Québec français. Nous en avions caché le manuscrit pendant les mesures de guerre de Trudeau / Drapeau / Bourassa. Frappe contre le FRAP et ce qui bouge dans la communauté « coloniale ». Quelques mois plus tard, François Cloutier, ministre libéral de l’Éducation, nous recevait à son bureau, juché sur le coussin de sa chaise pivotante. Une girouette que tourmentait la place à donner à l’anglais dans l’enseignement des langues. Nous étions aussi sous la loi du libre choix / free choice, la loi 63, « an Act to promote the French language in Québec ».

Québec français, au fil des mois, s’affirmait comme une arme de combat. Combat socio-linguistique, certes, puisque j’étais co-président fondateur du Mouvement Québec français aux côtés de François-Albert Angers, mais aussi positionnement en faveur de nouveaux programmes et affirmation de notre littérature. En 1974, le journal devenait revue. Mince, alors ! La revue, bien sûr ! Mais cette revue devait progresser par étapes forcées et devenir un point d’appui de notre littérature moderne.

Vingt-cinq ans plus tard, nous pouvons dire que nous avons changé le monde. Pas autant ni aussi vite que nous l’aurions voulu. Mais c’est déjà tout un défi d’être devenu, sous quatre directeurs, une revue de grande tenue, presque sans subvention, à même le bénévolat et la compétence. Merci à toutes et à tous. Nommer des gens, c’est en oublier, et d’autres le feront aussi. Je voudrais pourtant saluer Émile Bessette qui suscita la fondation de l’Association québécoise des professeurs de français. Par lui, alors que je présidais l’AQPF, j’ai fait la jonction entre nous et la Fédération internationale des professeurs de français (F.I.P.F.). Sous Gilles Dorion, nous entrions à Sèvres (Centre international d’études pédagogiques) et sous Irène Belleau se tenait à Québec, en 1984, le 6e  congrès mondial de la F.I.P.F. Quatre-vingt-deux pays présents y parlaient cette grande langue internationale qu’est le français.

J’écris ces mots dans l’urgence. Devenu député à l’Assemblée nationale du Québec, je fais actuellement campagne pour le Oui. Roger Chamberland, le nouveau directeur et un ami, m’a demandé un mot pour hier ! J’ai, comme beaucoup d’entre nous, toujours voulu que nous soyons un peuple « affirmé » qui se le confirme et le dise aux géographes. C’est tellement plus simple et plus court, comme cheminement de soi au monde. Quant à savoir pourquoi, je l’ai tellement dit en variations dans mes nombreux éditoriaux de Québec français. Gaston Miron, ce poète et ami, m’a même fait l’honneur d’en publier un dans « Les grands textes indépendantistes ». Je ne suis toujours pas tendre envers ceux et celles qui monnayent notre identité à rabais. Malgré ces gens-là, je pense que nous vaincrons. Et le plus tôt sera le mieux. J’aime toujours la vie, sa lumière et son vent qui bouge. Qui « bouge beau », comme dit Nicole Brossard. Ce combat identitaire qui est le nôtre nous a grandis. Nous sommes devenus fiers et quoi qu’en disent les nostalgiques, nous parlons et écrivons mieux.

Aujourd’hui, nous sommes toujours des hommes et des femmes qui veulent un pays français sur la place des Nations unies. Nous enseignons toujours cette langue de Molière et de Miron. Pour ma part, je ne manque jamais de le faire au Salon bleu où nos auteur(e)s commencent d’être cité(e)s. Et le titre de cette revue, Québec français, n’est toujours pas encore un pléonasme. Notre action appartient plus que jamais à la modernité, s’affirmant au singulier dans le pluriel. Nous ne voulons plus être le sujet / vassal d’un occultant et aliénant mais le sujet du verbe, actant dans l’Histoire.

Camarades, hommes et femmes, qui avez cheminé avec moi, mettons ensemble une dernière main au toit de notre patrie, une demeure vibrante pour le monde de demain. Amitiés, solidarité et salutations d’un « compagnon » de l’Amérique française et du Québec qui nous tient tant au cœur. « Il y a longtemps que je t’aime… »