Les
difficultés dapprentissage
Un pas de plus dans le monde des maux des élèves
Dossier
présenté par Marie-France Morin et Hélène
Giroux
Dans
lécole daujourdhui, une attention soutenue
est accordée aux élèves dits « à
risque » de vivre des difficultés dapprentissage
scolaires et aux élèves qui, pour différentes
raisons cognitives, affectives, motrices ou autres, témoignent
de difficultés en lecture et en écriture. Pourquoi constatons-nous
tant de difficultés chez les jeunes dici et dailleurs
en lecture et en écriture ? Pour répondre à
cette question, il faut dabord se rappeler quapprendre
à maîtriser les outils qui permettent de bien lire et
de bien écrire correspond à un long cheminement. À
cet égard, Gérard Chauveau identifie trois grandes préoccupations :
comment fonctionne le système écrit ? À
quoi servent la lecture et lécriture ? Comment faire
pour lire et écrire ?
Comment fonctionne le français écrit ?
Pour arriver à lire et à écrire, lenfant
doit dabord saisir que les signes écrits représentent
les sons de la langue orale. Ces correspondances nimpliquent
toutefois pas uniquement la relation entre un son et une lettre ;
souvent, les sons sont représentés par des groupes de
deux, voire de trois lettres qui sont appelés digrammes (on,
in, an, en, etc.) et trigrammes (eau, ain, etc.). Pour cette raison,
il est plus juste de parler de graphèmes plutôt que de
lettres lorsquil sagit daborder ce principe phonographique
de notre écriture. La complexité du français
écrit ne sarrête malheureusement pas là.
Notre code écrit ne représente pas uniquement les sons
de la langue orale, dautres unités existent qui, elles,
sont porteuses de sens. Cest le cas, par exemple, de la présence
des morphogrammes lexicaux (penaud, chat) ou encore des morphogrammes
grammaticaux (marques du pluriel, féminin, temps, etc.). Ces
unités sont très souvent sources de difficultés
pour de nombreux élèves, car elles sont le plus souvent
inaudibles et nécessitent un niveau de compréhension
plus complexe de la langue pour être maîtrisées :
par exemple, lemploi adéquat des finales « s »
et « nt » deux marques distinctes
du pluriel sous-tend une capacité à catégoriser
des mots de diverses natures (nom, adjectif et verbe). Une autre caractéristique
du français écrit, source de résistance chez
les élèves en compréhension de texte ou en écriture,
est la présence des homophones. Ces mots, qui se distinguent
seulement par leurs configurations orthographiques (tante, tente),
peuvent en effet contribuer à créer des confusions en
écriture comme en lecture. À ces défis particuliers
reliés au traitement des mots, il faut aussi ajouter ceux qui
relèvent du traitement du texte et de la phrase, autres contraintes
pour lélève.
À quoi servent la lecture et lécriture ?
Trop souvent, malheureusement, certains élèves perdent
de vue la dimension pragmatique du langage écrit, cest-à-dire
quils ne voient plus que la fonction scolaire de la lecture
et de lécriture, en oubliant les diverses fonctions que
peuvent remplir ces deux activités dans la vie quotidienne :
lire pour se divertir, sinformer, rire, connaître la procédure
dun jeu ou le fonctionnement dun outil, etc. ; écrire
pour se souvenir, communiquer avec quelquun, raconter, jouer,
etc. Il ne faut pas sous-estimer ces fonctions, car elles sont à
la base de la motivation à lire et à écrire lorsque
lenfant fait son entrée à lécole ;
elles permettent également aux élèves de poursuivre
leur exploration du monde de lécrit. En général,
les élèves peu capables dénoncer des raisons
pour apprendre à lire et à écrire sont ceux qui
témoignent de difficultés dapprentissage. Souvent,
les expériences peu nombreuses avec lécrit que
ces jeunes ont vécues ne leur ont pas permis de trouver des
avantages à se plonger dans lapprentissage dun
objet si complexe
Comment faire pour lire et écrire ?
La réussite de la compréhension et de la rédaction
dun écrit ne peut être garantie que si les élèves
ont développé des stratégies efficaces pour traiter
lécrit. En fin du primaire, malheureusement, certains
élèves conçoivent que lacte de lire nécessite
seulement des connaissances qui permettent de faire correspondre les
sons avec les graphèmes. Dautres tentent seulement didentifier
les mots sans se soucier du sens à construire lors dune
lecture. Il serait possible dallonger la liste de ces cas de
figure qui illustrent le fait que certains élèves nont
pas suffisamment développé de stratégies pour
traiter lécrit ou encore que leurs stratégies
sont inadéquates. Ici, il semble important de rappeler que
le développement de ces stratégies dappropriation
de lécrit est crucial pour la construction dune
compétence à lire et à écrire, car elles
reflètent lactivité et lengagement dont
les élèves doivent témoigner pour lire et écrire
efficacement.
Lenseignant, guide privilégié dans le développement
de compétences langagières chez les élèves,
joue évidemment un rôle actif pour le développement
dun ensemble de stratégies efficaces en lecture et en
écriture. À cet égard, limportance maintes
fois soulevée dadopter un enseignement stratégique
qui contribue au développement dhabiletés métacognitives
le rappelle bien. Ce soutien offert par lenseignant doit être
aussi important lorsquil sagit dapprofondir la compréhension
du code écrit et de saisir les différentes fonctions
de lacte de lire ou décrire. Mais comment lenseignant
peut-il améliorer la qualité de son accompagnement auprès
des élèves qui vivent des difficultés ?
Comprendre les difficultés et intervenir
La qualité et lefficacité des interventions pédagogiques
ont été, à maintes reprises, mises en relation
avec la capacité à observer les élèves.
Lobservation des élèves est en effet nécessaire
pour cibler leurs forces et leurs faiblesses afin de déterminer
leur niveau de compétence à un moment donné.
Cette étape, qui peut faire appel à différentes
sources dinformations (observation en classe, questionnaire,
entretien individuel, performances en lecture et écriture,
etc.), constitue le point dancrage à une intervention
soucieuse de bien accompagner lélève. Chauveau
et Mayo affirmaient récemment en ce sens que « cette
démarche, centrée sur lenfant, est encore le meilleur
moyen de cerner ses difficultés et de laider efficacement ».
Cest dans cette perspective que soriente ce présent
dossier consacré aux difficultés dapprentissage
en français. Il permettra, nous lespérons, de
mieux comprendre les difficultés en lecture et en écriture
qui sont, pour certains élèves, momentanées et
naturelles dans un processus dappropriation de connaissances
complexes de lécrit, tandis que, pour dautres,
ces difficultés se trouvent davantage associées à
des troubles plus importants dapprentissage du langage écrit.
Ce dossier sera ainsi loccasion dexposer de nombreuses
pistes dinterventions, reflétant notamment limportance
de concevoir des adaptations variées qui sajustent aux
différents niveaux de compétence des élèves.
Cet éclairage est particulièrement nécessaire
dans un contexte scolaire qui invite à lintégration
des élèves en difficulté dans les classes régulières.
Ce contexte rend encore plus évident le recours à la
différenciation des pratiques pédagogiques des enseignants.
Pour débuter, Linda Allal et Katia Lehraus présentent
de nouvelles pistes didactiques pour mieux accompagner les élèves
qui rencontrent des difficultés avec lécrit. Ces
pistes, clairement ancrées dans des fondements socioconstructivistes,
pourront certainement conduire plusieurs enseignants à entrevoir
dans la classe des solutions didactiques nouvelles et dynamiques,
qui placent les interactions sociales au cur de la progression
des élèves.
Chacune à leur manière, trois autres contributions nous
sensibilisent à limportance de prévenir les difficultés
dapprentissage dès les premiers moments de lapprentissage
de lécrit au préscolaire. Natalie Lavoie expose
différents aspects avec lesquels le jeune enfant peut se familiariser
et qui contribueront à la réussite de lapprentissage
formel de la lecture et de lécriture en première
année. Cette chercheuse propose également des pistes
dintervention pour solliciter lactivité des élèves
et les faire progresser dans leur appropriation de lécrit.
Tout en soulignant limportance didentifier le plus tôt
possible les élèves les plus à risque de vivre
des difficultés dapprentissage, Florence Bara, quant
à elle, aborde de façon originale et novatrice la question
de la prévention en suggérant de solliciter différents
sens pour favoriser lapprentissage des lettres. Ensuite, Hélène
Makdissi, Andrée Boisclair et Claudia Sanchez proposent de
prévenir les difficultés dapprentissage en privilégiant
des interventions qui engagent les élèves dans lélaboration
dinférences. Cette contribution, qui aide à mieux
saisir la complexité et le rôle des inférences
dans lactivité de compréhension de textes, illustre
aussi clairement la manière dont les enseignants peuvent aider
les élèves à construire des inférences
en classe.
Pour soutenir la réflexion et les tentatives pédagogiques
des enseignants du primaire soucieux de différencier leur enseignement,
Marie-Josée Tremblay propose dévaluer les compétences
à lire délèves à partir de textes
incitatifs qui semblent, selon elle, particulièrement adaptés
aux caractéristiques des élèves aux prises avec
des difficultés dapprentissage en lecture. De façon
complémentaire, Véronique Valiquette suggère,
de son côté, une démarche explicite afin de soutenir
les élèves qui éprouvent des difficultés
lors de la rédaction de textes, en particulier lors de la phase
de planification.
Ce dossier sur les difficultés dapprentissage ne pourrait
être complet sans aborder des troubles spécifiques de
la lecture comme la dyslexie. À ce propos, Sylviane Valdois
expose avec clarté et rigueur les différents types de
dyslexies en présentant les manifestations qui peuvent y être
associées. Écrit par une chercheuse reconnue, cet article
contribuera à éclairer cette réalité vécue
de plus en plus fréquemment par les enseignants de classes
régulières. La dyslexie est aussi le sujet de la contribution
de Julie Myre-Bisaillon qui expose la réalité sociale,
scolaire et affective vécue difficilement par les élèves
souffrant de dyslexie. La lecture de cet article permet de sensibiliser
notamment les enseignants aux différentes stratégies
dévitement que peut adopter lélève
qui souffre de dyslexie.
Ensuite, Pascale Lefrançois, Catherine Brissaud et Jean-Pierre
Chevrot sattardent à des difficultés persistantes
liées aux formes verbales et vécues par un grand nombre
délèves à la fin du primaire, au secondaire,
voire au collégial. Les auteurs présentent une étude
sur lenseignement des différentes formes verbales réalisée
au Québec et en France auprès délèves
du primaire et du secondaire. De façon complémentaire,
Raphaël Riente relève ensuite limportance des difficultés
particulières des élèves du secondaire à
accorder les participes passés et propose de nouvelles pistes
didactiques susceptibles dalimenter les pratiques enseignantes.
Enfin, en guise de conclusion, Suzanne-G. Chartrand aborde la complexité
des difficultés en écriture que vivent certains élèves
du secondaire. Cette contribution met non seulement laccent
sur le rôle de médiateurs quont à jouer
les enseignants, mais permet aussi de constater la nécessité
souvent sous-estimée dun rapport positif à légard
de lécrit.
Ce serait une illusion de croire que nous comprenons bien toutes les
causes et la nature des difficultés en lecture et en écriture.
Dautres débats, dautres recherches et dautres
réflexions sont nécessaires. Nous espérons néanmoins
que lensemble de ces contributions sauront enrichir votre réflexion
et ouvrir à certaines possibilités pédagogiques
et didactiques.
Bonne lecture !