NUMÉRO 120

 

Albert Cossery
Les couleurs
de l’infamie
Joëlle Losfeld
Paris

1999
133 pages

  Albert Cossery |  Manuel RivasZoé Valdés | Marie-Agnès Courouble | Yves Navarre |

>>> ROMAN

Albert Cossery | Les couleurs de l’infamie

Best-seller en France, le roman Les couleurs de l’infamie est le chant du cygne d’Albert Cossery après quinze ans de silence. Au rythme d’une phrase ou deux par jour — ainsi que le veut la légende — l’écrivain égyptien a offert à son public sans cesse croissant sept romans et un recueil de nouvelles en 60 ans de carrière. Il ne faut d’ailleurs pas s’étonner du caractère sporadique de l’œuvre de Cossery, qui tient vraisemblablement à sa conception de l’écrivain : artiste doté d’une seconde vue qui sait observer le monde, l’écrivain selon Cossery ne prend la plume que pour s’engager dans la critique des trompe-l’œils d’une société.

Fidèle à ses habitudes, Cossery ébauche le récit de son dernier roman sur le fond d’une Égypte brûlée par le soleil et la misère, imperturbable et imperméable aux changements qui s’opèrent dans le monde tout autour. Dès les premières lignes, on sent bien l’amour et l’intérêt particuliers avec lesquels l’auteur peint le peuple égyptien, un peuple qui conserve pour toute richesse un esprit et un humour d’une ironie tranchante lui permettant de vaincre le désabusement et de préserver sa dignité. Plutôt une métonymie qu’un personnage singulier, Ossama, un jeune voleur d’une intelligence vive préservée de l’instruction publique, se costume comme les nantis pour mieux les déjouer. Avec la dérision pour seule arme, il combat son affliction devant le spectacle de son peuple et se révolte contre une élite usurpatrice. Nimr, maître de l’art du vol, et Karamallah, brillant journaliste proscrit pour ses articles subversifs, se joignent à Ossama pour fomenter un plan, question de ridiculiser un promoteur d’immeuble baignant dans une histoire sordide. C’est là leur façon d’asséner un sérieux coup à un ennemi commun : l’aristocratie factice, sotte, parasitaire, oppressive, cruelle, criminalisée, dont les mains sont sales d’avoir sacrifié les siens pour s’enrichir.

Dans ce roman, comme dans tous ses livres, Cossery est prodigue de dénonciations du despotisme d’une élite frauduleuse, dénonciation qu’il ne faut pas confondre avec un appel à la révolte armée du peuple. C’est du moins ce que laisse entendre l’aventure du père d’Ossama : devenu aveugle lors d’une révolution, il croit avoir perdu la vue pour un monde meilleur, une illusion dont son fils est incapable de le tirer. Si aveuglement rime avec révolution populaire, le rictus de Cossery cherche donc à éveiller l’esprit de chaque individu au monde illusoire qui risque de lui saper toute liberté.

Les amateurs du style de Cossery, clair et dénué de prétention littéraire, seront servis. La fin pantelante, déstabilisante ou décevante selon qu’on lit le livre comme un essai ou un roman, laisse l’œuvre inachevée. Autre déception dans la teneur du propos : Nimr, Karamallah et Ossama, habités par la même sagesse des hommes éclairés, forment en fait le reflet d’une même pensée. Fatalement, le même discours revient presque en canon, aussi on répète plutôt qu’on progresse dans les idées. Il est clair que le récit sert de prétexte pour prendre la parole et diffuser le message d’éveil de la conscience qui revient d’un roman à l’autre. Cossery n’est-il pas le premier à dire qu’il écrit toujours la même histoire ?
Tania Viens

Manuel Rivas
Le crayon du charpentier
Gallimard
Paris
2000
177 pages

 

 

>>> ROMAN

Manuel Rivas | Le crayon du charpentier

Manuel Rivas est né en 1957 à La Corogne, en Galicie. Journaliste, poète et auteur de plusieurs recueils de nouvelles, il a obtenu, en 1990, le Prix de la Critique et, en 1996, le Prix Torente Ballester et le Prix national d’Espagne. Sa nouvelle « La langue des papillons » a été récemment adaptée au cinéma. Le crayon du charpentier est son troisième roman. 

Voilà un titre qui ne dévoile pas le contenu du roman. Pourtant, il est le fil conducteur du récit. La narration d’un narrateur-poète, qui nous fait sourire tendrement par les descriptions qu’il fait des personnages, est simple, imagée et sans prétention ; lisez celle-ci par exemple, elle décrit la personnalité irradiante du docteur Daniel Da Barca, un des personnages clé du récit : « Grand et large d’épaules, il avait ouvert ses bras en arc de cercle. On aurait dit que sa fonction la plus naturelle était d’éteindre les gens » (p. 11). Da Barca est un prisonnier de guerre et chef d’un réseau républicain opposé aux politiques de Franco ; réseau qu’il dirige depuis un sanatorium tenu par des religieuses. Dans cette Espagne en pleine guerre civile, Da Barca devra faire face à plusieurs plaies, l’une d’entre elles sera Herbal, un ancien garde civil et homme de main des fascistes. Ce policier deviendra son ombre et l’empêchera de rejoindre celle qu’il aime. C’est un homme sans chaleur, aveuglé par la jalousie, victime parfaite de sa sottise et de son égoïsme. Sa vie, qui se déroulait par procuration jusque-là, change le jour où il doit tuer un jeune peintre anarchiste. Herbal ramasse près de la dépouille un vieux crayon rouge de charpentier ayant appartenu au peintre. Le crayon, dans le récit, sert de catalyseur à la conscience errante de l’artiste et Herbal devra apprendre à vivre avec cet autre qui le possède. Il finira par porter « le crayon du charpentier » à l’oreille comme une seconde nature.

Le crayon du charpentier est en fait une grande histoire d’amour, de destins qui s’entrecoupent, une histoire teintée quelques fois de haine et d’incompréhension. C’est une métaphore de toutes les guerres qui opposent les fils d’une même famille. C’est une lutte contre la petitesse de l’humanité, mais c’est aussi un hymne au pouvoir rédempteur de l’amour.

Si comme moi, étant enfant, vous avez adoré la fabuleuse histoire d’amour de vos grands-parents, entrecoupée par l’ambiance sociopolitique de leur époque, je vous conseille de vous installer confortablement près du feu, tenant une bonne tisane ou un verre de vieil Armagnac d’une main, Le crayon du charpentier de l’autre... et laissez-vous raconter une fois de plus cette passionnante histoire qu’est l’amour, l’amour d’autrui, l’amour de la liberté.

Malgré quelques petites « coquilles » de traduction, sa prose en vaut le coup, jugez-en par vous-même : « Le soir tombait. Dans le potager, un merle prit son envol telle une clé de sol toute noire » (p. 16).
María Estévez Ruiz


Zoé Valdés
Cher premier amour
Actes sud/Leméac
Arles/Montréal
2000
332 pages


Le pied de mon père
Actes sud/Leméac
Arles/Montréal
2000
202 pages

 

>>> ROMAN

Zoé Valdés | Cher premier amour et Le pied de mon père

Il y a une telle verve chez Zoé Valdés que l’on se demande comment elle parvient à écrire et à publier au moins un roman, voire deux par année : depuis 1994, pas moins de 12 romans ou récits ont ainsi vu le jour. Certains douteront du caractère achevé de ces textes, mais, chose certaine, le lecteur ne s’ennuie pas tant les histoires et les anecdotes se multiplient et se chevauchent à un rythme fou.

Cher premier amour raconte l’épreuve initiatique du premier amour, qui n’est pas celui de la chair et de l’homme, mais plutôt l’éveil à la poésie, à cette manière de voir et de percevoir la réalité qui l’entoure. Danaé, le personnage central est pris en charge par Terre Fortune Monde, la cadettte d’une famille d’Indiens vivant près d’un campement où, à treize ans, elle est allée à sa « première école aux champs » comme l’exige le communisme cubain. L’adolescente y vit ses premiers émois amoureux qui sont plutôt accessoires au regard de ce qu’elle découvre avec la jeune Indienne. De retour à La Havane avec sa nouvelle amie, elle se bute à l’incompréhension d’une société recluse qui semble se complaire dans sa condition d’opprimée. Dès lors, la réalité devient un obstacle à sa pleine réalisation et le sens poétique avec lequel elle négociait son existence devient de plus en plus problématique voire tragique. L’univers romanesque de Valdés est rempli de rebondissements de toutes sortes, d’événements imprévisibles qui tiennent le lecteur en haleine. À tout moment, on se demande quelle sera l’issue de cette histoire, comment Danaé parviendra-t-elle à s’en sortir ?

Le même schéma narratif à peu de choses près structure Le pied de mon père paru également cette année. Nous nous éloignons du roman au sens strict pour aborder le récit « autobiographique », dont la manière de raconter nous rappelle pourtant ses précédents romans. Alma Desemparada est à la recherche de son père dont elle ignore tout sauf qu’elle a hérité de lui une forme de pied particulière, reconnaissable entre tous. Sa mère, sa grand-mère aussi bien que son entourage familial immédiat laissent planer toutes sortes d’hypothèses quant à l’identité de celui qui pourrait être son père : est-ce ce chauffeur d’autobus, cet homme croisé sur la rue dont les traits lui rappellent son propre visage, ce mendiant dont on dit qu’il a fréquenté sa mère ? Bref, l’énigme reste entière et dérive plutôt sur le récit de vie de cette jeune adulte qui condamnée à vivre une grande partie de son existence sans connaître l’auteur de ses jours. Les événements se succèdent à un tel rythme dans les livres de Valdés et les assisses ethnographique, politique et anthropologique sont tellement présentes que l’on a l’impression que l’intrigue de base n’est qu’un prétexte pour brosser un portrait de la société cubaine qui n’a rien d’un monde paradisiaque. Bien au contraire, la pauvreté, la mendicité, l’effritement du tissu social et la domination du peuple par une caste près du pouvoir politique et économique semblent être le lot et le destin de la majorité des habitants de cette île.

On ne résume pas les livres de Valdés tant ils foisonnent d’événements de toutes sortes, de circonstances aussi loufoques qu’humoristiques dont on participe en cherchant à anticiper sur les tenants et aboutissants de ces intrigues. Portrait d’une auteure ou portrait d’une société ? C’est au lecteur de saisir au fil de sa lecture le point de vue qui lui va le mieux. Chose certaine, il ne s’ennuiera jamais.
Roger Chamberland

Marie-Agnès Courouble
Et si vous étiez Musset...
Les éditions Varia
Montréal
2000
81 pages

 

>>> ROMAN

Marie-Agnès Courouble | Et si vous étiez Musset...

Marie-Agnès Courouble œuvre dans le domaine du théâtre, mais elle est également active dans le milieu littéraire. Comédienne, auteure de pièces de théâtre, enseignante, metteure en scène et romancière, elle nous offre maintenant un bref roman d’une beauté exceptionnelle. Et si vous étiez Musset... est en effet un texte bref (80 pages) où le mariage entre la concision et le renouveau du style épistolaire permet au lecteur de goûter pleinement la beauté et la puissance de l’écriture. Ce récit est présenté comme un échange épistolaire (de janvier à juillet) entre deux inconnus : M., une femme, et V. , un homme. Les protagonistes fréquentent le même café, mais ne se connaissent pas. M. est fascinée par V. ; elle lui envoie, par le truchement d’un serveur discret, des lettres enflammées, romantiques, empreintes de lucidité ou d’inquiétude. V. ignore qui est cette femme qui le harcèle de mots. Il tente vainement de fuir cet être de papier et d’encre. Peu à peu, une intimité timide s’installe entre les deux personnages à peine nommés. Une sorte de relation amoureuse se construit graduellement, malgré l’opposition entre la pudeur (M. et V. se vouvoient) et les douloureuses confidences. Le passé de cet homme et de cette femme resurgit à travers la figure de la mère, les souvenirs de la guerre, la musique, la mort et l’amour. La fragilité du bonheur que procure l’échange épistolaire entraîne inexorablement la peur de l’échec : « Après tout vous n’êtes qu’un rêve ! Je crains de ne pas être assez poète pour le faire durer » (p. 44). Et si vous étiez Musset... est une réflexion sur l’amour, sur les relations amoureuses minées par la peur de s’abandonner à l’autre et de souffrir. L’œuvre illustre également la solitude des êtres qui vivent dans l’anonymat, paralysés par la puissance des émotions. L’imperfection du réel ou la puissance de cette autre vie dont parlait Rimbaud annonce l’inévitable échec de la relation entre M. et V. et la fin ouverte du roman.

L’œuvre de Courouble est écrite dans une langue imagée, proche de la prose poétique : « Une belle laideur me touche, vous n’êtes pas laid, vous êtes immobile mais vous avez un visage de sable creusé par les intempéries » (p. 12). L’auteure, par la concision des phrases, la précision du vocabulaire et l’économie de mots et de pages, propose une œuvre puissante et incontournable. Le propos n’est jamais banal. La sensibilité de l’écriture est un heureux hommage au sentiment amoureux. Ce livre est un délice ; « Si vous ne dormez pas, songez à cette jeune fille qui perdit son amour pour avoir violé l’aube » (p. 47).
Perrine Leblanc

Yves Navarre
La dame du fond
de la cour

Leméac/Actes Sud
Montréal/Arles
2000
167 pages

 

>>> ROMAN

Yves Navarre | La dame du fond de la cour

Le glissement d’Yves Navarre vers sa mort, en 1994, avait commencé sans doute avec Le jardin d’acclimatation, Prix Goncourt en 1980 : propulsé aux sommets de la célébrité par la critique, auteur fétiche de la communauté gaie, Navarre n’a jamais cessé de parler de son mal de vivre, des injustices dont il se disait victime (à tort ou à raison, qu’importe maintenant ?), des coups bas de ses éditeurs, de la mévente de ses textes depuis ce prix dont le succès aura contribué à sa perte.

Deux ans avant son suicide, Navarre a rédigé ce court roman où il met en scène – à nouveau – un autre « moi », cette fois une femme à la fin de la quarantaine, Camille Gauthier-Langeron, atteinte d’un profond mal de vivre. Avec une demi-douzaine de romans publiés sous pseudonyme, elle est en train d’écrire son « vrai », son propre roman, au fond d’un appartement dont le chaos reflète l’état de son âme. Mais après la fin d’une relation vieille de vingt ans – avec « Éric », personnage à la faconde de Gascon, autre facette de Navarre – elle est définitivement à la dérive : les recettes de ses livres tarissant, elle frôle la pauvreté, personne ne l’aime, elle est totalement seule, elle rate sa troisième tentative de suicide. Un soir, elle rencontre « Sultan » Houari, un chauffeur de taxi beur et sa femme Djema, victimes d’un racisme sournois. Le couple retourne en Algérie, s’exile à rebours. Mais avant leur départ, par demi-mots, regards, gestes esquissés, Camille (qui ne leur dit jamais son nom) entame avec Houari et Djema une relation qui, en fin de compte, lui sauvera la vie. Un jour, elle reçoit une lettre d’Algérie. L’adresse est exacte, mais comme destinataire il n’y a qu’un « À la dame du fond de la cour ». Alors elle décide de rendre visite à Houari et Djema. Pendant son bref séjour dans un bled perdu au bord du désert, la sagesse du vieux couple lui apporte une paix intérieure qu’elle n’avait jamais connue auparavant. De retour à Paris, elle rencontre son ancien physiothérapeute, de vingt ans son cadet ; il s’installe chez elle. Le dimanche suivant, les trois fils de Houari arrivent avec femmes et enfants, nettoyent l’appartement, appliquent une couche de peinture blanche : la vie recommence ; devant ces murs blancs, Camille pourra recommencer à écrire, une nouvelle vie se dessine. Happy end ?

Comme dans tous les textes de Navarre, l’angoisse de vivre domine la narration entière. Le père aveugle de Houari demande à Djema de transmettre son message à Camille : « dis à cette femme [...] qu’elle a trop de valises dans la tête et qu’elle les enterre une fois pour toutes » (p. 129). Conseil de psychothérapeute que Navarre ne pouvait jamais mettre en pratique. Comme Camille, il n’en peut plus de courir devant la solitude ; chaque pas est alourdi par de nouveaux bagages pleins de déceptions. La seule échappatoire, comme toujours, est l’amour, trouvé dans les bras d’un homme jeune.

Mais ce qui semble encore possible dans le texte littéraire, Navarre sera incapable de le transposer dans sa vie à lui : le bref Journal d’une relecture, quelques pages à peine que les éditeurs ont ajoutées à la fin du roman, illustrent le désespoir de l’auteur, le même qu’il avait exprimé encore et encore dans Biographie, cet aveu fleuve bouleversant publié en 1981, tout juste après le Prix Goncourt. La dame du fond de la cour a été rédigé exactement un an après son retour de Montréal ; Navarre avait compris que le bonheur lui échapperait toujours, même en changeant de continent, d’appartement,d’amant. La fuite devant la vie s’arrête ici, avec ce livre dont personne ne veut, à Paris, devant des éditeurs qui ne lui donnent même plus des miettes d’attention, devant l’abandon de ses « amis », la mesquinerie de la vie quotidienne, les insultes d’un voisin. Plus directement que jamais, plus violemment aussi, Navarre opère le transfert entre auteur et personnage romanesque : « Et il me faut, épris qui n’a rien compris et ne veut rien comprendre, la voir telle quelle, dans la nudité de son texte, avec ses élans, ses émotions, sa volonté de tenir malgré tout, sa manière de dire qui ressemble fort à la mienne, ses cicatrices de peau, dans le dos, qui sont très exactement celles que je porte, inscrites, c’est chair et cher, payer et payé, suite à ma première tentative de mort claire et volontaire » (p. 159 ; je souligne). Ici, la cage de la vie se referme sur Navarre : plutôt que de céder le texte à un jeune éditeur qu’il juge incompétent, il l’enferme dans un tiroir — mort de ce livre, mort de l’auteur, mort du « moi », aux accents de (mélo)drame, et pourtant combien bouleversant.
Hans-Jürgen Greif

 

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