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Yves
Navarre
La dame du fond
de la cour
Leméac/Actes Sud
Montréal/Arles
2000
167 pages
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ROMAN
Yves
Navarre | La dame du fond de la cour
Le glissement dYves Navarre vers sa mort, en 1994, avait commencé
sans doute avec Le jardin dacclimatation, Prix Goncourt
en 1980 : propulsé aux sommets de la célébrité
par la critique, auteur fétiche de la communauté gaie,
Navarre na jamais cessé de parler de son mal de vivre,
des injustices dont il se disait victime (à tort ou à
raison, quimporte maintenant ?), des coups bas de ses
éditeurs, de la mévente de ses textes depuis ce prix
dont le succès aura contribué à sa perte.
Deux ans avant son suicide, Navarre a rédigé ce court
roman où il met en scène à nouveau
un autre « moi », cette fois une femme à
la fin de la quarantaine, Camille Gauthier-Langeron, atteinte dun
profond mal de vivre. Avec une demi-douzaine de romans publiés
sous pseudonyme, elle est en train décrire son « vrai »,
son propre roman, au fond dun appartement dont le chaos reflète
létat de son âme. Mais après la fin dune
relation vieille de vingt ans avec « Éric »,
personnage à la faconde de Gascon, autre facette de Navarre
elle est définitivement à la dérive :
les recettes de ses livres tarissant, elle frôle la pauvreté,
personne ne laime, elle est totalement seule, elle rate sa
troisième tentative de suicide. Un soir, elle rencontre « Sultan »
Houari, un chauffeur de taxi beur et sa femme Djema, victimes dun
racisme sournois. Le couple retourne en Algérie, sexile
à rebours. Mais avant leur départ, par demi-mots,
regards, gestes esquissés, Camille (qui ne leur dit jamais
son nom) entame avec Houari et Djema une relation qui, en fin de
compte, lui sauvera la vie. Un jour, elle reçoit une lettre
dAlgérie. Ladresse est exacte, mais comme destinataire
il ny a quun « À la dame du fond de
la cour ». Alors elle décide de rendre visite
à Houari et Djema. Pendant son bref séjour dans un
bled perdu au bord du désert, la sagesse du vieux couple
lui apporte une paix intérieure quelle navait
jamais connue auparavant. De retour à Paris, elle rencontre
son ancien physiothérapeute, de vingt ans son cadet ;
il sinstalle chez elle. Le dimanche suivant, les trois fils
de Houari arrivent avec femmes et enfants, nettoyent lappartement,
appliquent une couche de peinture blanche : la vie recommence ;
devant ces murs blancs, Camille pourra recommencer à écrire,
une nouvelle vie se dessine. Happy end ?
Comme dans tous les textes de Navarre, langoisse de vivre
domine la narration entière. Le père aveugle de Houari
demande à Djema de transmettre son message à Camille :
« dis à cette femme [...] quelle a trop
de valises dans la tête et quelle les enterre une fois
pour toutes » (p. 129). Conseil de psychothérapeute
que Navarre ne pouvait jamais mettre en pratique. Comme Camille,
il nen peut plus de courir devant la solitude ; chaque
pas est alourdi par de nouveaux bagages pleins de déceptions.
La seule échappatoire, comme toujours, est lamour,
trouvé dans les bras dun homme jeune.
Mais ce qui semble encore possible dans le texte littéraire,
Navarre sera incapable de le transposer dans sa vie à lui :
le bref Journal dune relecture, quelques pages à peine
que les éditeurs ont ajoutées à la fin du roman,
illustrent le désespoir de lauteur, le même quil
avait exprimé encore et encore dans Biographie, cet
aveu fleuve bouleversant publié en 1981, tout juste après
le Prix Goncourt. La dame du fond de la cour a été
rédigé exactement un an après son retour de
Montréal ; Navarre avait compris que le bonheur lui
échapperait toujours, même en changeant de continent,
dappartement,damant. La fuite devant la vie sarrête
ici, avec ce livre dont personne ne veut, à Paris, devant
des éditeurs qui ne lui donnent même plus des miettes
dattention, devant labandon de ses « amis »,
la mesquinerie de la vie quotidienne, les insultes dun voisin.
Plus directement que jamais, plus violemment aussi, Navarre opère
le transfert entre auteur et personnage romanesque : « Et
il me faut, épris qui na rien compris et ne veut rien
comprendre, la voir telle quelle, dans la nudité de son texte,
avec ses élans, ses émotions, sa volonté de
tenir malgré tout, sa manière de dire qui ressemble
fort à la mienne, ses cicatrices de peau, dans le dos, qui
sont très exactement celles que je porte, inscrites, cest
chair et cher, payer et payé, suite à ma première
tentative de mort claire et volontaire » (p. 159 ;
je souligne). Ici, la cage de la vie se referme sur Navarre :
plutôt que de céder le texte à un jeune éditeur
quil juge incompétent, il lenferme dans un tiroir
mort de ce livre, mort de lauteur, mort du « moi »,
aux accents de (mélo)drame, et pourtant combien bouleversant.
Hans-Jürgen Greif
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